
Mr. Lionel Ella Engonga
Afriki24.com, fait un focus sur la situation des prisons au Gabon. L’association SOS prisonniers du Gabon a accepté de nous accorder une interview. Son président Mr Lionel Engonga, président de SOS prisonniers Gabon, répond dans un entretien avec Vincent Niebédé…
1. Pouvez-vous vous présenter et préciser votre rôle ou votre expérience en lien avec les prisons ou la justice au Gabon ?
Je suis Lionel Ella Engonga, président de SOS Prisonniers Gabon, une organisation de la société civile. Elle est engagée dans la promotion et la protection des droits des personnes privées de liberté au Gabon. Juriste de formation et spécialiste des droits humains, je consacre une grande partie de mon engagement à l’amélioration des conditions et du fonctionnement de la justice pénale et du système pénitentiaire gabonais.
À travers SOS Prisonniers Gabon, mon équipe et moi, nous accompagnons des détenus et leurs familles. Nous assurons également une assistance juridique, effectuons des visites dans les établissements pénitentiaires. Nous documentons les violations des droits humains. Je voudrais vous préciser par ailleurs que nous formulons des propositions concrètes de réformes auprès des autorités nationales et des partenaires internationaux qui travaillent avec notre pays.
2. Depuis quand suivez-vous la question carcérale au Gabon ?
Je m’intéresse à la question carcérale depuis plus de dix ans. Plus précisément depuis 2012. Je me rappelle, j’étais encore étudiant. Vous comprenez que je me suis investi depuis des longues années dans les questions de droits de l’homme dans mon pays. Car, à l’époque, j’ai commencé à faire le suivi de dossiers de plusieurs leaders étudiants qui avaient arrêtés et privés arbitrairement de liberté dans le cadre des manifestations des étudiants : Je pense à Firmin Ollo Obiang, Nicolas ONDO OBAME etc , j’étais chargé d’aller leur donner de quoi se mettre sous la dent à la maison d’arrêt de Libreville.
Le suivi des dossiers
J’ai assuré le suivi des dossiers avec leurs avocats. Cela m’a donné beaucoup de la peine de voir des jeunes gabonais être emprisonnés. Simplement pour avoir exprimé leur droit. Celle de manifester. Cela m’a encouragé et renforcé à oeuvrer pour le droit de l’homme au Gabon. Cet engagement faut-il vous le rappeler, est né du constat que de nombreuses personnes étaient privées de liberté dans des conditions parfois très difficiles, souvent sans bénéficier pleinement des garanties prévues par la loi.
Mais c’est en 2020, que SOS Prisonniers Gabon a été véritablement créée. Au fil des années, notre organisation que j’ai l »honneur de diriger a acquis une expertise fondée sur le suivi de nombreux dossiers, les échanges avec les autorités judiciaires et pénitentiaires, ainsi que la participation à plusieurs initiatives nationales et internationales consacrées aux droits des personnes privées de liberté.
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3. Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux défis du système pénitentiaire gabonais ?
Le principal demeure la surpopulation carcérale. Largement alimentée par le recours excessif à la détention provisoire et la lenteur des procédures judiciaires.
À cela s’ajoutent les conditions matérielles de détention. Elles restent préoccupantes dans plusieurs établissements : infrastructures vieillissantes, insuffisance des soins de santé, difficultés d’accès à l’eau potable. Avec une alimentation qui est parfois insuffisante et manque de moyens adéquats pour assurer une prise en charge de manière digne des détenus. Enfin, la réinsertion demeure un défi majeur. La prison doit préparer le retour du détenu dans la société grâce à la formation, au travail et à un accompagnement adapté afin de réduire les risques de récidive.
4. Combien sont les personnes privées de liberté au Gabon et comment décririez-vous les conditions de détention dans votre pays ?
Les chiffres évoluent régulièrement et les statistiques officielles ne sont pas toujours publiées de manière systématique. À Libreville, la capitale du Gabon, la population carcérale varie entre 3500 et 3600 détenus, pour une prison construite pour accueillir maximum 300 à 500 détenus. Ce que nous pouvons affirmer, c’est que plusieurs établissements connaissent une surpopulation importante. Pour le second volet de votre question, je pu vous dire que les conditions de détention varient selon les prisons, mais elles restent globalement difficiles. La promiscuité, l’insuffisance des infrastructures, les problèmes sanitaires et le manque de ressources constituent des préoccupations récurrentes.
5. Quels sont les problèmes les plus urgents dans les maisons d’arrêts ?
Les urgences concernent principalement la surpopulation, la détention provisoire prolongée, l’accès aux soins médicaux, la qualité de l’alimentation discutable, les conditions d’hygiène ainsi que le vieillissement des infrastructures. A SOS prisonniers du Gabon, nous disons qu’ill est également nécessaire de renforcer les moyens humains et matériels de l’administration pénitentiaire de notre pays le Gabon.
6. La surpopulation carcérale, comment se manifeste-t-elle sur le terrain ?
Elle se traduit par des cellules accueillant un nombre de détenus bien supérieur à leur capacité, une promiscuité importante, des difficultés d’accès aux soins, à l’hygiène et parfois une augmentation des tensions entre détenus. Cette situation complique également le travail du personnel pénitentiaire.
7. Quel est l’impact de la détention provisoire sur la surpopulation des prisons ?
Il est considérable. Une part importante de la population carcérale est composée de personnes qui n’ont pas encore été jugées définitivement.
Lorsque les procédures s’éternisent, ces personnes restent incarcérées pendant de longs mois, voire plusieurs années, ce qui contribue fortement à la saturation des établissements.
8. Les détenus ont-ils accès de manière satisfaisante aux services de base ?
Des efforts existent, mais ils demeurent insuffisants au regard des besoins auxquels les personnes privées de liberté sont confrontées. Permettez-moi de vous préciser que l’accès aux soins médicaux, à une alimentation équilibrée, voir de qualité, l’accès à l’eau potable et à des conditions d’hygiène satisfaisantes reste un défi dans plusieurs établissements pénitentiaires de Libreville en particulier et du Gabon en général. Garantir ces droits fondamentaux est pourtant une obligation de l’État.
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9. Existe-t-il des différences entre les maisons d’arrêts selon les régions ou les établissements ?
Oui. Certaines maisons d’arrêt disposent de meilleures infrastructures ou bénéficient d’un meilleur appui logistique que d’autres. Toutefois, les difficultés liées au manque de ressources concernent, à des degrés divers, l’ensemble du système pénitentiaire sur l’ensemble du territoire gabonais.
10. Quelles catégories de détenus sont les plus vulnérables dans ces conditions ?
Les femmes, les mineurs, les personnes âgées, les personnes malades, les personnes vivant avec un handicap ainsi que les détenus en détention provisoire nécessitent une attention particulière.
11. Comment décririez-vous les relations entre les détenus et le personnel pénitentiaire ?
La majorité des agents accomplissent leur mission dans des conditions souvent difficiles. Cependant, comme dans tout système, des tensions ou des incidents peuvent survenir. C’est ce que nous avons observé dans nos maisons d’arrêt, mais nous disons qu’il est essentiel de renforcer la formation des personnels, d’améliorer leurs conditions de travail et promouvoir une culture fondée sur le respect des droits humains.
11. Y a-t-il des mécanismes de plainte ou de contrôle efficaces pour prévenir les abus ?
Des mécanismes existent, mais ils gagneraient à être renforcés afin d’assurer davantage d’indépendance, de transparence et de confiance.
Les visites des institutions compétentes et des organisations de la société civile jouent un rôle important dans la prévention des abus.
12. Quelles réformes seraient les plus prioritaires pour améliorer rapidement la situation ?
Accélérer le traitement des dossiers judiciaires, réduire le recours à la détention provisoire, développer les peines alternatives, moderniser les infrastructures pénitentiaires, améliorer les conditions de vie des détenus et renforcer les moyens de l’administration pénitentiaire.
Ces mesures permettraient d’obtenir des résultats rapides et durables.
13. Quel message souhaitez-vous adresser aux autorités, à la société civile et au grand public du Gabon et de l’Afrique en général ?
Je voudrais rappeler que la manière dont un pays traite les personnes privées de liberté est un véritable indicateur de la qualité de son État de droit. Une personne détenue est privée de sa liberté, mais jamais de sa dignité ni de ses droits fondamentaux.
Aux autorités gabonaises, j’adresse un appel à poursuivre les réformes de la justice et du système pénitentiaire avec détermination, en faisant de la lutte contre la détention provisoire excessive, de l’amélioration des conditions de détention et de la réinsertion des personnes condamnées des priorités nationales.
À la société civile, j’encourage les organisations à poursuivre leur travail de veille, de plaidoyer et d’accompagnement, dans un esprit de dialogue constructif avec les institutions. La réforme de la justice est une responsabilité collective.
Enfin, au grand public, au Gabon comme partout en Afrique, je voudrais dire que les droits des détenus sont des droits humains. Les défendre ne signifie pas cautionner les infractions commises ; cela signifie défendre les valeurs de justice, de dignité et d’humanité qui fondent toute société démocratique.
14. Si vous deviez résumer la situation en une phrase, que diriez-vous ?
« Les prisons gabonaises reflètent les défis de notre justice : les réformer n’est pas seulement une nécessité humanitaire, c’est une exigence d’État de droit et un investissement pour la paix sociale. »
15. Qu’attendez-vous des prochaines années pour les prisons et les droits humains au Gabon ?
Je suis raisonnablement optimiste. Le Gabon traverse une période de réformes qui offre une occasion unique. Celle de moderniser son système judiciaire et pénitentiaire.
J’attends que les réformes annoncées se traduisent par des résultats concrets : une réduction significative de la détention provisoire, l’organisation régulière des audiences, le développement des peines alternatives, la rénovation des établissements pénitentiaires, un meilleur accès aux soins et un renforcement des garanties accordées aux personnes privées de liberté.
Je souhaite également que la société civile soit pleinement associée à ces réformes. Les organisations qui travaillent quotidiennement sur le terrain disposent d’une expertise précieuse et peuvent contribuer à l’élaboration de politiques publiques plus efficaces.
Notre ambition à SOS Prisonniers Gabon, est de continuer à être un partenaire exigeant mais constructif des pouvoirs publics, afin que les prisons gabonaises deviennent des lieux où la justice s’exécute dans le respect de la dignité humaine et où la réinsertion ( à travers l’apprentissage d’un métier) prend toute sa place. C’est à cette condition que nous construirons une justice plus crédible, plus efficace et plus humaine, au bénéfice de toute la société.
Interview de MR Lionel Ella Engonga, Président de SOS Prisonniers Gabon réalisé par Vincent Niebédé
















