
Juriste de formation, spécialiste du droit du travail, des droits humains, des affaires juridiques, du contentieux, de la gestion des ressources humaines, de la gouvernance et des questions juridiques dans le secteur pétrolier, Jean-Bosco Manga cumule une riche expérience dans les domaines juridique, humanitaire, médiatique et institutionnel. Ancien journaliste à FM Liberté et à Deutsche Welle (DW), il a également contribué à des projets de développement et de protection humanitaire, notamment en partenariat avec le UNHCR, tout en participant aux travaux de réforme du Code du travail tchadien. Actuellement Conseiller technique à la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH), il vient d’être distingué par le Prix SINEL de l’Engagement Littéraire 2026, qui récompense seize années d’engagement en faveur de la promotion de la littérature au Tchad. À cette occasion, il a accepté de répondre aux questions de Vincent Niebédé.
1- Vincent Niebede : Quelle a été votre première réaction à l’annonce de cette récompense ?
Jean Bosco Manga : Ma première réaction a été un profond sentiment de gratitude et d’humilité. Cette distinction représente pour moi bien plus qu’un prix personnel ; elle constitue une reconnaissance de seize années d’engagement constant en faveur du livre, de la lecture, de la pensée critique et de la promotion de la littérature tchadienne et africaine.
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J’ai également ressenti une grande responsabilité, car chaque distinction rappelle que le travail accompli doit se poursuivre avec encore plus d’exigence et de détermination. J’ai enfin pensé à toutes les personnes qui ont accompagné mon parcours : mes lecteurs, mes confrères écrivains, les promoteurs culturels, les éditeurs, les journalistes et tous ceux qui croient à la force transformatrice de la culture.
2- Vincent Niebede : Que représente concrètement ce prix dans votre parcours personnel et professionnel ?
JBM: Ce prix constitue une étape importante dans mon parcours. Il est la cinquième distinction littéraire que je reçois au Tchad et le deuxième prix spécifiquement consacré à l’engagement littéraire, après le Prix Souffle de l’Harmattan de l’Engagement Littéraire obtenu en 2024.
Sur le plan personnel, il vient conforter une passion qui m’anime depuis de nombreuses années. Sur le plan professionnel, il valide un engagement qui ne se limite pas à l’écriture, mais qui englobe également la promotion du livre, la participation aux débats intellectuels, l’accompagnement des initiatives culturelles et la valorisation des auteurs tchadiens.

3- Vincent Niebede : Vous évoquez plus de 16 années d’engagement en faveur du livre et de la pensée critique. Comment résumeriez-vous cette trajectoire ?
Jean Bosco Manga: Je résumerais cette trajectoire comme un chemin de persévérance, de transmission et de responsabilité intellectuelle.
Depuis la publication de mon premier roman, Le Réquisitoire des parias, en 2010, j’ai progressivement construit une œuvre diversifiée comprenant des romans, des essais, des manuels juridiques, des ouvrages de journalisme, des pièces de théâtre et de la poésie. À travers ces différentes publications, j’ai cherché à interroger les réalités sociales, juridiques, politiques et humaines de notre époque.
Cette trajectoire est également marquée par un engagement constant dans les espaces de réflexion, les salons du livre, les festivals littéraires et les initiatives visant à promouvoir la lecture et l’émergence d’une pensée critique au sein de notre société.
4- Vincent Niebede : Selon vous, quel rôle joue aujourd’hui la littérature dans le développement des sociétés africaines, notamment au Tchad ?
Jean Bosco Manga : La littérature joue un rôle fondamental. Elle est à la fois une mémoire, une conscience et un levier de transformation sociale.
Dans les sociétés africaines, elle permet de préserver les identités culturelles tout en favorisant l’ouverture au monde. Elle contribue à la formation de citoyens capables d’analyse, de discernement et d’esprit critique.
Au Tchad, où les défis liés à l’éducation, à la citoyenneté et à la cohésion sociale demeurent importants, la littérature peut participer à l’éveil des consciences, à la promotion du dialogue et à la construction d’une culture de paix et de responsabilité.
5- Vincent Niebede : Vous êtes à la fois écrivain, juriste, journaliste et chercheur en sciences sociales. Comment ces différentes disciplines nourrissent-elles votre engagement littéraire ?
Jean Bosco Manga : Ces disciplines sont complémentaires et s’enrichissent mutuellement.
Le juriste m’apporte la rigueur de l’analyse et l’intérêt pour les questions de justice et de droits humains. Le journaliste m’enseigne l’observation du réel, l’écoute et le sens de l’information. Le chercheur me pousse à approfondir les problématiques sociales avec méthode et objectivité.
L’écrivain, quant à lui, transforme ces expériences et ces connaissances en récits, en réflexions et en créations littéraires capables de toucher les consciences. Cette interdisciplinarité me permet d’aborder les réalités humaines sous plusieurs angles et d’offrir une littérature ancrée dans les préoccupations de notre temps.
6- Vincent Niebede : Cette distinction est votre cinquième au Tchad et votre deuxième liée à l’engagement littéraire. Est-ce une forme de reconnaissance institutionnelle croissante du travail culturel dans le pays ?
Jean Bosco Manga : Je pense que oui. Ces distinctions traduisent progressivement une prise de conscience de l’importance de la culture et de la littérature dans le développement national.
Elles montrent également que les efforts des écrivains, des éditeurs, des organisateurs de salons et des promoteurs culturels commencent à porter leurs fruits. Toutefois, il reste encore beaucoup à faire pour que cette reconnaissance se traduise par des politiques publiques plus ambitieuses en faveur du livre, de la lecture et des industries culturelles.
7- Vincent Niebede : Le Salon International N’Djaména en Lettres (SINEL) semble prendre de l’ampleur. Quel regard portez-vous sur cet événement et son importance pour la scène culturelle tchadienne et africaine ?
Jean Bosco Manga : Le SINEL est une initiative particulièrement prometteuse. En seulement deux éditions, il a réussi à réunir des écrivains, des chercheurs, des universitaires et des acteurs culturels de plusieurs pays africains autour du livre et de la création intellectuelle.
Sa dimension internationale contribue au rayonnement du Tchad comme espace de dialogue culturel et de production intellectuelle. C’est également une plateforme essentielle pour les jeunes auteurs qui peuvent y rencontrer des écrivains confirmés, élargir leurs horizons et intégrer des réseaux littéraires régionaux et internationaux.
8- Vincent Niebede : Vous dédiez ce prix aux amoureux du livre et à ceux qui croient au pouvoir des mots. Pensez-vous que la littérature peut réellement transformer les sociétés africaines aujourd’hui ?
Jean Bosco Manga : Absolument.
L’histoire de l’humanité montre que les grandes transformations sociales, politiques et culturelles ont souvent été précédées ou accompagnées par des idées portées par les livres. Les mots ont le pouvoir d’éduquer, de sensibiliser, de dénoncer les injustices et de proposer des alternatives.
La littérature ne change pas le monde à elle seule, mais elle change les consciences, et ce sont les consciences qui changent les sociétés. C’est pourquoi je continue de croire profondément à sa capacité d’inspirer les citoyens et de contribuer au progrès collectif.

9- Vincent Niebede : Quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels font face les écrivains et acteurs du livre au Tchad et en Afrique ?
Jean Bosco Manga : Les défis sont nombreux.
Le premier concerne l’accès au livre et la faiblesse des réseaux de diffusion. Le deuxième est lié aux difficultés de financement de la création et de l’édition. Le troisième concerne le faible niveau de lecture observé dans plusieurs pays africains.
À cela s’ajoutent l’insuffisance des bibliothèques, le manque de soutien institutionnel, la fragilité des maisons d’édition et les difficultés d’accès aux marchés internationaux. Malgré ces contraintes, les écrivains africains continuent de produire des œuvres de grande qualité, ce qui témoigne de leur résilience et de leur créativité.
10- Vincent Niebede : Quel message souhaitez-vous adresser à la jeune génération d’écrivains africains ?
Jean Bosco Manga : Je leur dirais de croire en leur talent, de lire énormément et d’écrire avec sincérité.
L’écriture est un travail de longue haleine qui exige de la discipline, de la patience et de la persévérance. Il ne faut pas rechercher uniquement les récompenses ou la notoriété, mais avant tout l’excellence et l’utilité sociale de l’œuvre produite.
Je les encourage également à valoriser leurs réalités, leurs cultures et leurs expériences, car le monde a besoin d’entendre les voix authentiques de l’Afrique.
11- Vincent Niebede : Après cette nouvelle distinction, quels sont vos projets à court et moyen terme ?
Jean Bosco Manga : Cette distinction m’encourage à poursuivre mes travaux d’écriture et de recherche.
À court terme, je souhaite renforcer mes actions de promotion du livre et accompagner davantage les initiatives littéraires et culturelles. À moyen terme, je travaille sur de nouveaux projets éditoriaux dans les domaines de la littérature, du droit et des sciences sociales.
Je souhaite également poursuivre mes efforts pour contribuer au rayonnement de la littérature tchadienne sur les scènes africaine et internationale.
12- Vincent Niebede : Enfin, comment voyez-vous l’avenir de la littérature tchadienne sur la scène africaine et internationale ?
Jean Bosco Manga : Je suis profondément optimiste.
La littérature tchadienne dispose aujourd’hui d’une nouvelle génération d’auteurs talentueux qui produisent des œuvres de qualité dans des genres variés. Les initiatives comme le SINEL, le FILART, le SALAA ou encore le Festival Souffle de l’Harmattan participent à la structuration de notre écosystème littéraire.
L’enjeu est désormais de renforcer les mécanismes de publication, de diffusion, de traduction et de promotion internationale. Si nous continuons à investir dans le livre, la formation des lecteurs et l’accompagnement des auteurs, la littérature tchadienne occupera une place de plus en plus visible dans le paysage littéraire africain et mondial.
Je demeure convaincu que le Tchad possède des voix littéraires capables de porter haut son image et de contribuer au dialogue universel des cultures.
Je vous remercie
Interviews réalisée par Vincent Niebédé















