
Mr Djékombé François, président national de l’Union Sacrée pour la République (USPR)
Le Tchad semble ne pas avancer après 66 ans d’indépendance. Et ceci sur plusieurs plans. L’USPR plaide pour la paix, la souveraineté judiciaire et la diversification de l’économie tchadienne. Entretien exclusif avec Djékombé François, président national de l’Union Sacrée pour la République (USPR), député « Nous devons nous accorder sur l’essentiel », a t-il déclaré dans une une interview accordée à Afriki24.com.
Monsieur le Président Djékombé François, quel est l’avis de l’USPR sur le retrait du Tchad de la Cour pénale internationale, un sujet qui revient régulièrement dans le débat public. Êtes-vous favorable ou non au retrait du Tchad de la CPI ?
Mr Djékombé François | Je voudrais d’abord vous remercier pour cette opportunité. Nous, au niveau de l’Union Sacrée pour la République, nous saluons la décision du gouvernement tchadien de se retirer de la CPI. Parce que nous avons toujours estimé que la CPI n’a jamais été impartiale, neutre dans ses prises de position et dans son engagement à rétablir une justice internationale qui se devrait d’être vraiment impartiale et concerner tous les pays du monde. Vous savez que lorsqu’on prend le bilan de la CPI, son bilan n’a jamais été reluisant. Et donc moi je pense que c’est une très bonne chose que le gouvernement tchadien ait pris cette initiative en juillet dernier de retirer le Tchad de la Cour pénale internationale. Donc nous, au niveau de notre formation politique, nous soutenons entièrement la position du gouvernement tchadien.
Pour certains responsables africains, la CPI constitue un instrument de justice internationale indispensable. Pour d’autres, elle serait appliquée de manière sélective et disproportionnée à l’égard des dirigeants africains. Djékombé François, quelle est votre lecture de cette controverse ?
Mr Djékombé François | C’est tout à fait normal. Vous savez, l’Afrique, c’est 54 pays. Et donc, chaque pays apprécie diversement en fonction de ses accointances avec la Cour pénale internationale. C’est une justice qui est sous la coupe de l’ONU, de l’Organisation des Nations Unies, et donc normalement, c’est une justice qui doit s’intéresser à tous les pays. Malheureusement, vous savez, même la plupart des gens qui ont été poursuivis par la CPI, ce sont souvent des anciens chefs rebelles, etc., etc. On peut citer l’Ouganda, la RDC, etc., etc. À quelques exceptions près, où un chef d’État civil a été jugé par la CPI un peu plus tard. Plus tard, relaxé pratiquement après dix ans, c’est Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire.
Donc, quand vous prenez le bilan de la CPI, moi je dis : qu’est-ce que l’Africain lambda tire en termes de bénéfice, en dehors de ce que chaque partie étatique contribue pour le fonctionnement de la CPI, où les juges sont peut-être payés à des milliers d’euros, de dollars, où les procureurs de la CPI sont à l’aise, ils peuvent voyager, etc. Qu’est-ce que… normalement, ça doit… le volet coercitif doit être là, mais est-ce que la CPI dissuade les gens de ne pas commettre des meurtres ou des crimes dans leur pays ou bien dans des pays où il y a la guerre, etc. ? Moi, je ne pense pas.
Donc, cette controverse-là, je trouve que c’est tout à fait normal. C’est comme au Tchad également. Moi, j’ai salué cette décision, mais il y a des gens qui pensent que le Tchad aurait pu rester membre de la CPI. Mais rester membre de la CPI pour y gagner quoi ? Bon, je ne sais pas. Je pense qu’on doit plutôt encourager à consolider les juridictions nationales, encourager également au niveau africain à réfléchir à un mécanisme de résolution de nos problèmes judiciaires à travers donc une justice africaine qui peut être placée sous l’égide donc de l’Union africaine, à l’exemple du tribunal qui a jugé l’ancien président tchadien Hissein Habré à Dakar en 2015-2016. Donc moi, je pense que c’est un point de vue. Mais effectivement, les points de vue ne peuvent pas être unanimes parce que chacun apprécie diversement en fonction de son angle d’analyse.
Djékombé François, le retrait de la CPI pourrait-il, selon vous, renforcer la souveraineté judiciaire au Tchad ou, au contraire, affaiblir le mécanisme de protection des droits humains ?
Mr Djékombé François | Je ne crois pas que les juridictions tchadiennes fonctionnent en fonction de l’appartenance du Tchad à la CPI. La justice tchadienne… même s’il y a certains magistrats tchadiens qui collaborent peut-être avec la CPI, je ne sais plus trop, c’est possible. Mais les juridictions nationales restent les juridictions nationales, elles ne sont pas liées par un cordon ombilical à la Cour pénale internationale.
Donc, le fonctionnement même de la Cour pénale internationale, qui en fait examine ou gère des problèmes à un certain degré très élevé, qui s’intéresse à des situations assez graves, ça diffère du fonctionnement d’une justice nationale. Je ne crois pas que la CPI soit là pour juger les voleurs de chèvres, les voleurs de moutons, etc., etc. Ou bien ceux qui sont accusés d’entretenir des relations avec telle femme, avec tel homme, etc. Ça, ce n’est pas le rôle de la CPI. Alors que les juridictions nationales peuvent gérer ces problèmes-là. Je voudrais dire que la CPI gère, en fait, compte tenu un peu de son statut, des problèmes d’une certaine gravité. C’est généralement des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, etc., etc.
Mais ça, ce n’est pas… il n’y a pas une corrélation très directe entre la Cour pénale internationale et les juridictions nationales en ce qui concerne les degrés des situations, des crimes et délits et autres pour lesquels les gens sont poursuivis. Donc moi, je pense que la CPI, c’est autre chose. Mais la CPI, c’est beaucoup plus une justice qui est partiale, qui n’est pas indépendante. Aujourd’hui, elle peut prétendre poursuivre le président russe, le président américain ou le Premier ministre israélien, mais ça ne va jamais aboutir.
On sait que c’est juste des déclarations d’intention, juste pour faire plaisir, pour dire que bon, la CPI se penche également sur la situation à Gaza, ou bien au Liban, etc., etc. Aujourd’hui, la CPI ne peut pas, par exemple, se prononcer sur le cas de Kim Jong-un, le président nord-coréen. Donc moi, je pense que les juridictions nationales continuent à fonctionner sans tenir compte de l’existence de la CPI, en fait. Moi, je pense que c’est la norme des choses. Donc le retrait de la CPI ne peut pas affaiblir ou influer sur les juridictions nationales. C’est un peu mon point de vue.
En 66 ans d’indépendance, le Tchad peine encore à construire une véritable culture de démocratie, d’alternance politique et de respect durable des institutions. Djékombé François quelles peuvent en être les raisons ?
Mr Djékombé François | Je pense que notre pays a 66 ans cette année, et si vous pensez qu’il peine à avoir un État solide, c’est essentiellement dû, je pense, aux différentes crises politiques que nous avons connues. Parce que vous savez que tous les pouvoirs qui se sont succédé à la tête du Tchad ont été systématiquement, d’une manière ou d’une autre, combattus par des rébellions. À commencer par le premier président, François Tombalbaye, qui est arrivé, qui a été élu président en 1962, et une année après, en 1963 déjà, il y a ce qu’on appelle les événements de Mangalmé dans le Guéra.
Tous les pouvoirs qui se sont succédé ont été, d’une manière ou d’une autre, confrontés à des rébellions jusqu’à présent, malheureusement. Même si depuis cinq ans, sur le front de la rébellion en tant que telle, je pense qu’il y a quand même une certaine accalmie dont il faut se féliciter. Mais tous les pouvoirs ont été éprouvés par des rébellions, par des vagues de rébellion, et donc ça ne favorise ni la gouvernance du pays, ça ne favorise ni le développement, ça ne favorise ni la cohésion sociale, ni la cohésion nationale.
Et la grande cassure, c’est aussi la guerre civile de février 1979. Donc moi, je pense que tout cela montre qu’en fait, le pays n’a jamais… les pouvoirs qui sont arrivés n’ont jamais dormi sur leurs lauriers, ils ont été éprouvés. Et donc ça remet en cause tous les efforts qui sont faits. Parce que si vous votez un budget pour mettre dans la construction des édifices, dans l’industrialisation, dans les routes, dans les ponts et chaussées, dans les édifices publics, etc., etc., et que vous faites en même temps face à une guerre, vous êtes obligé de modifier votre budget pour mettre l’essentiel dans la sécurité. C’est-à-dire vous achetez des armes pour faire face à la rébellion. Parce que pour être en paix, pour se développer, etc., il faut quand même avoir la sécurité.
Je pense, le problème de pratiquement tous les pouvoirs, tous les régimes qui se sont succédé à la tête du Tchad. Donc moi, je pense que fondamentalement, ce n’est pas un manque de ressources, ce n’est pas un manque de volonté politique, mais c’est la réalité de notre pays. De 1960 jusqu’aujourd’hui, il n’y a pas une décennie qui soit passée de manière tranquille. Ça, il n’y en a pas. Toutes les décennies ont été plus ou moins éprouvées. Même s’il y a cinq, six ans, sept ans, huit ans de stabilité, la neuvième ou la dixième année, forcément, il y a une rébellion qui attaque.
C’est une réalité, et c’est pour cela que lors du Dialogue national inclusif et souverain de 2022, nous avons beaucoup insisté sur cet aspect-là pour que les mouvements rebelles puissent adhérer au processus de paix, puissent déposer les armes pour véritablement que nous puissions réfléchir ensemble et que celui qui veut prendre le pouvoir puisse le prendre par les urnes et non par les armes. Donc ça a été la quintessence un peu du Dialogue national inclusif et souverain. Mais est-ce qu’on en tire les leçons à la date d’aujourd’hui ? Je n’en sais pas trop, mais je constate qu’il y a quand même une petite accalmie et souhaitons que la paix continue à prévaloir dans notre pays.
Monsieur le Président, depuis 1960, quels sont les principaux acquis que le Tchad a eus sur le plan social selon vous ?
Mr Djékombé François | Sur le plan social, moi je pense que les principaux acquis, c’est de réussir quand même à avoir une société unifiée malgré les défis, malgré les guerres, malgré les conflits, malgré la guerre civile qui a entraîné cette cassure-là. Aujourd’hui, les Tchadiens, à l’image des Rwandais qui ont connu le génocide en 1994 et qui se sont relevés, je pense que les Tchadiens sont aujourd’hui…
Vous voyez, dans la tête des gens, quand on lit les choses sur les réseaux sociaux, etc., vous avez le sentiment qu’il y a toujours deux Tchad. Vous avez le sentiment qu’il y a toujours un Tchad du Nord contre un Tchad du Sud, etc. Mais dans la réalité, dans la pratique, moi je pense qu’il y a quand même l’unité entre les Tchadiens. On s’accorde sur l’essentiel. S’accorder sur l’essentiel, c’est cela important parce qu’aujourd’hui, c’est le seul pays que nous avons en partage, donc nous n’avons pas le choix. Et c’est pour cela que nous devons nous accorder sur l’essentiel.
Donc moi, je pense que le principal défi, c’est de faire en sorte que le Tchad reste un pays, une nation, contrairement à autrefois, avant les périodes d’indépendance où il y avait des petits royaumes, des tribus, etc., où chaque village pouvait facilement attaquer l’autre village, chaque royaume pouvait faire face à l’autre royaume en l’attaquant, etc. Aujourd’hui, vous quittez du nord au sud, de l’est à l’ouest, vous pouvez voyager comme vous voulez parce qu’il y a quand même cette nation-là. L’idée de nation, j’entends par là : vous avez un territoire dont toutes les frontières sont respectées, vous avez un peuple qui habite sur ce territoire-là, et puis vous avez un gouvernement qui dirige.
Donc, il n’y a jamais eu de rupture dans la gouvernance du pays, c’est-à-dire que le pays fonctionne. Et quand ça fonctionne, en fait, toutes les autres formes un peu de cohésion et tout ça, même si elles sont éprouvées par le vivre-ensemble comme les conflits entre les éleveurs et les agriculteurs, etc., etc., malgré tout, dès qu’un problème surgit quelque part, l’État court pour intervenir, trouver des solutions. Donc c’est ça le plus important. Et moi je pense que ça, c’est le principal avantage, c’est de faire en sorte que les Tchadiens restent, malgré notre diversité, qu’on puisse rester comme un seul peuple et qu’on se penche sur le développement du pays.
Et à l’inverse, quels sont les principaux échecs sociaux, politiques et économiques de ces 66 années que le Tchad a eues Mr Djékombé François ?
Mr Djékombé François | Au niveau socio-politique d’abord, je pense qu’il y a quand même des efforts qui ont été faits. Maintenant, on n’a pas réussi jusqu’aujourd’hui à mettre définitivement fin aux rébellions. Parce que quand on prend la situation d’aujourd’hui, il y a quand même un peu de remous au niveau politique par rapport donc à tel ou tel groupe rebelle qui refuse jusqu’à présent — malgré la transition, malgré le dialogue qui a été organisé, malgré tout ce qui a été fait — de déposer les armes. Donc ça, je considère ça comme un échec, parce qu’il faudrait que chaque Tchadien considère en fait son vis-à-vis comme lui-même et qu’il accepte de rentrer dans la République pour que, ensemble, dans la diversité, nous puissions développer ce pays-là.
Tout le monde ne peut pas être Président de la République, tout le monde ne peut pas être Premier ministre, tout le monde ne peut pas être député, tout le monde ne peut pas être sénateur. Néanmoins, chacun dans un climat de paix, de stabilité, chacun peut développer ses activités. Donc moi je pense que le plus grand échec, c’est de ne pas réussir à mettre fin aux rébellions surtout. Parce que les conflits éleveurs-agriculteurs, etc., c’est des choses qui naissent, on les résout.
Deux ou trois paysans ou deux ou trois éleveurs qui se rencontrent au bord d’un puits d’eau qui ne se comprennent pas, l’un veut que son bétail s’abreuve en premier, l’autre veut également que son bétail s’abreuve en premier, et l’impatience ou le manque de contrôle de soi fait que souvent des conflits naissent. Le conflit peut naître à partir de juste un petit problème. Mais le plus grand problème auquel nous faisons face, c’est donc la rébellion.
Maintenant, sur le plan économique, nous avons beaucoup reculé. Sur le plan économique, le Tchad a… pour moi, nous avons reculé parce que des entreprises qui existaient aux premières heures de l’indépendance, ces entreprises-là aujourd’hui, il y en a qui ont carrément disparu. Vous avez des unités de production… Vous avez Grands Moulins du Tchad, par exemple, cet exemple-là que je ne cesse de prendre, les Grands Moulins du Tchad, qui à l’époque permettaient quand même d’avoir des sacs de farine produits localement au Tchad. Aujourd’hui, 66 ans après, nous dépendons de la farine qui vient de l’extérieur, alors que nous avons la possibilité de cultiver le blé ici dans le Lac Tchad et de produire de la farine ici pour nous nourrir, et puis pour nourrir également les pays voisins en exportant ces produits-là.
Malheureusement, 66 ans après, nous sommes obligés de tout consommer, nous ne produisons pas assez. Même les boîtes d’allumettes, vous êtes obligés d’acheter de l’extérieur. On importe tout de l’extérieur alors que nous avons la possibilité d’avoir des petites unités de production. Donc moi je pense que sur le plan économique, malgré les ressources que nous avons… Les ressources d’hier, les mêmes ressources étaient là : le pétrole, le diamant, l’or, etc., mais ce n’était pas exploité.
On était dans une terre pratiquement inculte. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une phase d’exploitation de ces ressources-là. Nous avons beaucoup de ressources, malheureusement ces ressources-là n’ont pas permis de développer parallèlement les industries, de diversifier notre économie. Et donc notre budget principalement, lorsque nous votons les budgets chaque année, c’est entre 70 à 80 % de recettes pétrolières. Alors que ça devait, après 23 ans d’exploitation du pétrole, la tendance devait être renversée.
Donc malgré les ressources que nous avons, nous n’avons pas pu vraiment investir pour permettre au Tchad d’être… Moi je pense qu’il faut faire comme les pays du Golfe, comme l’Arabie Saoudite, comme les Émirats arabes unis, etc., qui savent que le pétrole est une denrée tarissable et parallèlement, ils essaient de multiplier les actions en investissant dans la culture, dans le football, dans le tourisme, dans les jeux vidéo, etc. C’est-à-dire qu’ils essaient de faire en sorte que quand le pétrole va tarir, que le pays ne soit pas coincé économiquement. Donc sur le plan économique, nous avons effectivement beaucoup reculé.
Malgré tout ce que le pays dispose comme ressources naturelles, une partie importante de la population demeure confrontée à la pauvreté et au manque d’accès aux services essentiels. Mr Djékombé François, comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Mr Djékombé François | C’est tantôt ce que je disais. Le pays a beaucoup de ressources, le gouvernement essaie de faire ce qu’il peut. Malheureusement, notre pays aujourd’hui est ruiné par la corruption. La corruption frappe à tous les niveaux. Quand il y a la corruption, quand il y a la mauvaise gestion de ces ressources-là, on ne peut rien faire.
Donc vous avez deux fléaux : la mauvaise gouvernance de nos ressources… Je ne dis pas forcément que cette mauvaise gouvernance est due au Président de la République. Le Président peut avoir de belles idées, puisque moi, à titre personnel, je l’ai soutenu, je sais qu’il a de très belles idées. Maintenant il faudrait qu’au niveau des ministres, au niveau des projets, etc., toutes les ressources qui sont engrangées, tous les milliards et des milliards qui doivent aller dans les projets pour permettre de développer les secteurs…
Quand vous prenez le secteur agricole, c’est des milliards et des milliards qui ont été investis. Mais ces milliards-là sont où aujourd’hui ? Vous avez des plaines à perte de vue pour la production rizicole, mais aujourd’hui on continue à importer du riz. Pourquoi on continue à importer du riz ? C’est parce que ceux qui ont géré ces projets-là pour développer des plaines, pour développer des hectares et des hectares pour avoir une production nationale suffisante de riz pour faire face à l’autosuffisance alimentaire ne sont peut-être pas sérieux.
Le Tchadien, il critique, mais quand on lui confie une responsabilité, il arrive là, il fait pire que les autres. Donc moi je pense que c’est essentiellement un problème de mauvaise gouvernance de nos ressources et un problème également de corruption qui font qu’aujourd’hui, malgré les ressources que nous avons, effectivement nous peinons encore à joindre les deux bouts.
Le Tchad est un pays marqué par une grande diversité ethnique, culturelle et linguistique. Pourquoi cette diversité, qui pourrait constituer une richesse nationale, est-elle parfois source de tensions politiques et sociales ?
Mr Djékombé François | Oui, mais moi je pense que c’est une… Je ne dis… Peut-être que c’est un problème d’éducation. Est-ce que c’est un problème d’éducation ? Est-ce que c’est un problème de niveau ? Parce qu’en fait, comme vous le dites effectivement, notre diversité doit constituer une richesse et non une source de division. Malheureusement, c’est plutôt le contraire qui se présente.
Moi quand je prends les peuples, vous allez à l’extrême sud, vous venez au centre ici à N’Djamena, à Mongo, etc., quand vous prenez à l’extrême nord, etc., le Tchadien… Nous sommes vraiment marqués par une forte diversité. Malheureusement, peut-être que le Tchadien… Ce que je remarque à travers surtout les réseaux sociaux, c’est que j’ai le sentiment que les gens ont tellement été marqués par les mauvaises choses qu’ils ne voient que les mauvaises choses pour leur pays.
Sur les réseaux sociaux, vous allez voir tout de suite les Tchadiens, ils vont commencer à vous parler du Nord et du Sud, ils vont commencer à vous parler de la guerre civile de 1979, ils vont commencer à parler de la religion, ils vont commencer à parler de leur ethnie, ils vont commencer à parler de leur communauté. Même ceux qui sont bagagés intellectuellement parlant ! Des docteurs, des professeurs, des licenciés, des maîtrisards, que sais-je encore… À tous les niveaux, ils vont descendre tellement bas que vous vous demandez : est-ce que ce type-là a été à l’école ? Parce que l’école quand même, ça enseigne le savoir-vivre, l’école ça enseigne la tolérance, l’école ça enseigne beaucoup de choses.
Je ne sais pas, mais c’est très difficile à comprendre ce qui se passe au niveau de la diversité. Elle est là, oui, mais notre diversité ne devait pas nous diviser, ça devait être plutôt une force pour nous souder. Malheureusement, c’est le contraire qui se voit dans notre pays.
Monsieur le Président, les 66 années sont là, mais le problème récurrent revient toujours au niveau de l’Éducation nationale. Le Tchad n’arrive pas à garantir une éducation de qualité et accessible à tous. Surtout, le débat sur l’enseignement du français et de l’arabe suscite de nombreuses interrogations. Aujourd’hui, par exemple, que dites-vous ?
Mr Djékombé François | Le problème de l’éducation, on peut carrément faire une émission entière sur ça. Le problème de l’éducation, c’est beaucoup de choses à la fois.
D’abord, il y a la responsabilité de l’État qui est engagé, parce que l’État doit construire des écoles de qualité partout sur le territoire. Quand vous arrivez dans la plupart des écoles, même publiques, à l’intérieur du pays, vous avez des écoles en paille, ce qu’on appelle des écoles en secko.
Ensuite, concernant les enseignants qui sont affectés dans ces écoles-là : tout le monde veut être à N’Djamena, personne ne veut aller à l’intérieur du pays pour enseigner, encore moins aller rester dans un village pendant neuf mois. Tout le monde veut être dans la capitale et gagner tranquillement son salaire tous les 25 du mois.
Il y a aussi la formation des enseignants, qui peut être questionnée. Si les enseignants n’ont pas reçu une très bonne formation dans des écoles normales supérieures, effectivement, ça peut avoir une répercussion sur les élèves.
Quant aux élèves eux-mêmes : malgré l’accès à Internet, l’exploitation de l’intelligence artificielle, etc., qui devaient leur permettre d’exceller, ils sont plutôt dans une forme de distraction totale et globale. L’Internet et les réseaux sociaux amènent tout un amusement sur le plan mondial ; nous sommes pratiquement dans ce que j’appelle l’ère de la distraction globale. Les élèves sont toujours là en train de scroller sur leur téléphone, défiler pour voir les films, les vidéos, ceci, cela, et ça captive. C’est pour cela qu’aux États-Unis, plusieurs États américains ont porté plainte contre Meta, parce que Meta empêche les jeunes de se concentrer ; c’est une forme d’esclavage de type nouveau pour les jeunes.
Tout ça ne favorise pas une éducation de qualité. Les responsabilités sont donc partagées.
Maintenant, si vous prenez le cas particulier de l’enseignement de l’arabe et du français dont vous parlez : quand le ministre de l’Éducation nationale a annoncé le bilinguisme intégral, ça a fait un peu tollé. C’est la compréhension que le Tchadien a de l’arabe et du français. Il faudrait que, pour ceux qui sont hostiles à ce que leurs enfants apprennent l’arabe… Souvent, ce sont les parents qui découragent les enfants. Les parents se disent (excusez-moi) : « Tu vas apprendre l’arabe pour faire quoi ? » On oublie que l’arabe fait partie des six langues officielles de l’ONU aujourd’hui. En dehors de cela, c’est aussi une langue d’affaires. Les gens vont à Dubaï, en Algérie, au Maroc, dans les pays arabes, ils font du business et ils reviennent. Vous n’apprenez pas forcément pour travailler à l’ONU, vous apprenez parce que vous pouvez faire des affaires avec les pays arabo-musulmans sans vous fatiguer.
Certains pensent aussi que l’apprentissage de l’arabe est une forme d’islamisation, qu’apprendre l’arabe revient à apprendre une religion. Il y a une confusion entretenue entre la langue arabe et l’Islam. Je pense qu’on peut très bien apprendre la langue arabe tout en demeurant chrétien à 100 %, sans que sa foi soit influencée.
Quand je prends les arabophones, il y a cette volonté d’apprendre le français. Mais quand vous prenez les francophones, il y a cette méfiance d’apprendre l’arabe. Tant que ces préjugés restent dans nos têtes, on ne peut pas évoluer.
J’apprécie à juste titre l’approche développée par le ministère de l’Éducation nationale. L’idée est de commencer l’enseignement de l’arabe à la base : faire en sorte que la lecture et le calcul soient faits en arabe et en français à partir du CP1 dès la rentrée prochaine. C’est une très bonne démarche que je salue. Quand le ministre a parlé du bilinguisme intégral, personne ne comprenait. Pour les élèves en terminale, appliquer un bilinguisme intégral avec des horaires équivalents (16 h en français, 16 h en arabe pour toutes les matières), ça ne marcherait pas. Mais le ministère a apporté des précisions : il s’agit d’élaborer des curricula pour commencer à la base, dès le CP1, à partir de l’année 2026-2027.
C’est une très bonne méthode. Si l’on progresse ainsi d’année en année, au CP1, CP2, le calcul et l’écriture permettront aux enfants d’apprendre l’arabe et le français sur un même pied d’égalité, au même niveau, avec presque les mêmes horaires d’apprentissage. La génération va évoluer en aimant les deux langues à la fois.
Nous sommes face à deux combats :
Contre les préjugés : Pour que les parents acceptent que c’est une langue et que leurs enfants ne deviennent pas forcément musulmans en l’apprenant.
L’expérimentation à partir de la classe de CP1 : D’ici 13 ans, pour atteindre la classe de terminale, on aura des enfants parfaitement bilingues, capables de composer le bac en arabe et en français, et d’écrire correctement dans les deux langues. C’est ça le parfait bilinguisme.
Si vous deviez résumer les 66 années d’indépendance du Tchad en trois réussites, lesquelles citeriez-vous ? Et quelles seraient, selon vous, les trois principales erreurs ou échecs du pays depuis 66 ans ?
Mr Djékombé François | (Sourire) C’est quand même une question assez difficile !
Les trois réussites :
Sur le plan militaire : Nous avons une armée qui a été saluée pour sa prouesse sur le plan africain, classée parmi les meilleures armées d’Afrique. Partis de l’armée coloniale, nous avons notre propre armée nationale qui fonctionne.
L’unité nationale : Elle est maintenue malgré les défis (guerres, guerre civile, conflits divers, conflits éleveurs-agriculteurs, etc.).
Les infrastructures routières : En 1960 et aujourd’hui, ce n’est pas la même chose. Si vous quittez N’Djamena le matin pour aller à Doba, vous y arrivez le jour même. En 1992, quand je suis arrivé à N’Djamena pour la première fois, il fallait 6 à 7 jours. J’étais obligé, à partir de Moundou, de passer par Pala, Léré, Figuil, et entrer à Kousseri puis arriver ici. Même si la qualité doit être questionnée, des efforts ont été faits.
Les trois échecs :
Sur le plan économique : Malgré nos ressources, il n’y a pas eu de grande réforme.
Au niveau de la monnaie : Nous sommes toujours dépendants du franc CFA, une monnaie frappée dans un petit village français. 66 ans après, être dépendants d’une monnaie coloniale ne nous permet pas d’être véritablement indépendants.
Sur le plan sportif : Nous avons reculé. En 1960, nous avions de grands athlètes (en saut en hauteur avec Ngadjadoum, Idriss Mahamat Ouya, etc.). Aujourd’hui, on a le sentiment que tous les grands athlètes ont disparu. Malgré beaucoup de ressources investies dans le sport, le résultat ne suit pas : après 66 ans, le Tchad n’a pas participé une seule fois à la phase finale de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), ce qui est très regrettable.
Si vous aviez aujourd’hui la possibilité de vous adresser directement au peuple tchadien, quel message lui adresseriez-vous après 66 ans d’indépendance ?
Mr Djékombé François | C’est un message d’espoir. Dans la boîte de Pandore (mythologie grecque), tous les maux se sont évaporés et il ne restait que l’espoir.
Au-delà de tout ce que nous avons dit, il faut garder espoir parce que notre pays, malgré les défis, est resté debout. Nous avons aussi un président qui a une vision pour le développement de son pays. Je le dis puisque j’ai soutenu son programme politique ; c’est quelqu’un de sincère et de franc, qui a tendu la main. Sa politique de la main tendue est vraiment sincère, contrairement à certaines politiques qui peuvent être des pièges. Depuis 2021, où j’ai accepté de collaborer avec le président, j’ai compris la sincérité de cette démarche.
Il faut faire confiance aux autorités. Les défis sont énormes, mais nous continuons à nous battre et à faire en sorte que notre pays sorte la tête de l’eau, même sur le plan économique. Le gouvernement doit faire en sorte d’arriver à une forme d’industrialisation et de diversification de notre économie.
C’est la seule chose qui fera que demain, quand le pétrole va tarir (à Doba, Koumra ou ailleurs), il y aura une activité alternative permettant au pays de continuer à engranger des ressources. Si le budget reste constitué à 80 % de ressources pétrolières, le jour où elles tariront, ce sera critique. Même s’il reste 40 ou 50 ans d’exploitation massive du pétrole (le Tchad est assis sur le pétrole), ce n’est pas une raison. Pour les générations futures, il faut diversifier l’économie pour être stable sur le long terme quand le pétrole, l’or ou le diamant auront disparu.
Le peuple tchadien doit rester optimiste. Notre pays a beaucoup de ressources, et le gouvernement doit faire en sorte que chaque Tchadien puisse vivre de manière digne grâce à une redistribution équitable des richesses du pays.
Mr Djékombé François je vous remercie.
Interviews réalisé par Djido Freeman/Rdf/afriki24.com
















