
Par Mamadou Ismaila KONATÉ, Avocat à la Cour, barreaux du Mali et de Paris · Arbitre international Ancien Garde des Sceaux, ministre de la Justice de la République du Mali
Le journaliste, le juge et la cyber-criminalisation de la liberté d’expression
— celle qui, au Mali, conduit du plateau de télévision au mandat de dépôt, et du clavier à la prison.
« Au Mali, en 2026, on peut être invité à parler de la presse le matin, et sommé de s’en expliquer devant un procureur le soir. C’est ce que l’on appelle, sans rire, un État de droit. »
D’abord, voici le résumé de la tribune que propose Maître Konaté :
Au Mali, l’infraction d’atteinte au crédit de l’État — conçue en 1924 pour défendre la monnaie et les emprunts publics — a été détournée de son objet. Par un simple glissement de mots, du « crédit » financier au « discrédit » moral, le juge en a fait un délit d’opinion, et le pôle national de lutte contre la cybercriminalité en est devenu l’instrument. Universitaires, chroniqueurs, activistes, ancien ministreet Premier ministre, et désormais journalistes — Youssouf Sissoko condamné à deux ans ferme, Chahana Takiou placé sous mandat de dépôt, Abdramane Keïta écroué à son tour le lendemain — en font les frais. Cette tribune montre comment cette mécanique criminalise le journalisme et la liberté de penser, et pourquoi, à force d’emprisonner ceux qui constatent son discrédit, l’État ruine le crédit qu’il prétend défendre.
Pour Maïtre Mamadou Ismaila KONATÉ, Le Forum panafricain des médias vient de fermer ses portes à Bamako. Les confrères ont rangé leurs badges, les motions de soutien à la liberté de la presse sont encore tièdes — et déjà la machine s’est remise en marche : l’un des panélistes est convoqué. Non par un jury de pairs, pour la qualité de ses interventions, mais par le pôle national de lutte contre la cybercriminalité. Au Mali, en 2026, on peut donc être invité à parler de la presse le matin, et sommé de s’en expliquer devant un procureur le soir. C’est ce que l’on appelle, sans rire, un État de droit.
Tout repose sur un petit tour de passe-passe, et il faut lui rendre justice : il est d’une rare élégance. La loi punit « l’atteinte au crédit de l’État ». Le crédit, dans le dictionnaire comme dans la loi de 1924 qui nous l’a légué, c’est la signature financière de l’État : sa solvabilité, la confiance qu’inspire sa dette, la valeur de ses emprunts. Rien de plus, rien d’autre. En République du Mali en transition, on a inventé une chimie nouvelle. D’un tour de robe, le « crédit » est transmuté en « crédibilité », puis la « crédibilité » en« discrédit ». Le crédit était une affaire de banquiers ; le discrédit est devenu une affaire de police. Et voilà sortie du chapeau une infraction qui ne figure dans aucun code : l’atteinte à l’image de l’État. Le procédé est si gracieux qu’on en oublierait qu’il est interdit. Car la loi pénale, enseigne-t-on encore dans les facultés, est d’interprétation stricte. On l’enseigne ; on ne l’applique plus.
Le pôle « cybercriminalité » fut créé pour traquer les escrocs du clavier, les pirates de comptes et les prédateurs en ligne. Le voici promu critique littéraire, censeur d’antenne et lecteur assermenté de tweets. Sa compétence, dit la loi, s’étend même aux propos tenus à l’étranger, pourvu qu’ils aient emprunté un réseau. Autrement dit : il n’est plus de frontière à la susceptibilité de l’État, ni de plateau de télévision hors de portée du parquet. Le délinquant numérique rêvé n’est plus le faussaire : c’est l’éditorialiste.
Le mécanisme tient en trois temps et en trois personnages. Le journaliste écrit, parle, analyse — c’est son métier, c’est même, paraît-il, un droit garanti par la Constitution. Le juge, lui, signe : le mandat de dépôt. La prison fait le reste. Du clavier à la cellule, la chaîne est courte, et elle ne chôme pas.
Demandez-le à l’économiste condamné pour avoir osé chiffrer la transition. Au chroniqueur dont la seule arme était le verbe. À cette femme qui n’avait dit que la vérité du marché — la vie chère, le courant coupé. À l’opposant puni pour avoir critiqué un voisin. À l’activiste expédié dans une geôle lointaine. À l’ancien Premier ministre rattrapé par un simple message de solidarité. Au rédacteur en chef qui doutait, chiffres en main, d’un sondage trop flatteur sur la confiance dans la justice. Au journaliste qui contestait les déclarations d’un général de la sous-région. Et, cette semaine encore, à deux journalistes, confrères de plus et comparses. La liste n’est pas un casier judiciaire : c’est un tableau d’honneur.
L’un d’eux a été écroué pour avoir dit, sur un plateau, que « Kidal est administré par Iyad ». La phrase est peut-être brutale ; elle est en tout cas vérifiable. Mais voici la trouvaille : plutôt que de reprendre la ville, on emprisonne celui qui en parle. On ne soigne pas la fièvre, on brise le thermomètre. Et l’on appelle cela « défendre le crédit de l’État » — comme si la réputation d’une nation se mesurait au silence de ses journalistes plutôt qu’au contrôle de son territoire. Le crédit de l’État ne se perd pas quand un homme le dit ; il se perd quand c’est vrai, et davantage encore quand, pour toute réponse, on emprisonne celui qui l’a dit.
L’ironie est que cette arme nous vient du colonisateur. La loi française de 1924, puis celle de 1936, l’avaient pourtant tenue en cage : on ne pouvait poursuivre que sur plainte du ministre des Finances, car il s’agissait d’argent, non d’humeur. Nos législateurs de 2024 ont ouvert la cage et retiré le verrou. Désormais le parquet se saisit seul, le premier délateur venu suffit, et le « crédit de l’État » est devenu ce que le pouvoir, ce jour-là, décide qu’il soit. Mieux : pendant trente ans de démocratie — trente ans de pamphlets, de caricatures et de procès d’intention — pas une seule poursuite de ce chef. Il aura fallu la Transition pour exhumer la momie et lui apprendre à mordre.
Le plus comique — si l’on peut rire de ce qui enferme — est que la manœuvre se retourne contre son auteur. À force de jeter en prison ceux qui constatent son discrédit, l’État ne restaure pas son crédit : il l’achève. Rien ne ruine davantage la signature d’un pays que le spectacle de ses prisons pleines de plumes. Les bailleurs lisent les rapports ; les partenaires comptent les détenus d’opinion ; les agences de notation, elles aussi, savent lire entre les barreaux. Le crédit d’un État ne se décrète pas au pôle cyber : il se gagne par la justice qu’il rend et par la parole qu’il tolère.
À l’heure où ces lignes s’écrivent, Chahana Takiou, directeur de publication du « 22 Septembre », n’est plus seulement convoqué : il est sous mandat de dépôt — pour « atteinte au crédit de l’État » —, et il sera jugé le 27 juillet 2026. La prison avant la condamnation. Le comble ? On l’écroue pour avoir dit, à une tribune des médias, ce que dit cette tribune : que le journaliste doit être jugé selon le droit de la presse, et non livré au pôle cyber. Un autre confrère, Youssouf Sissoko, du journal « L’Alternance », a déjà été condamné, lui, à deux ans de prison ferme. Et le sort d’Abdramane Keïta n’aura pas attendu : dès le lendemain, le voilà à son tour écroué — pour un « délit à caractère régionaliste » censé porter atteinte à l’unité nationale et au crédit de l’État —, son procès fixé au 17 août. Et après eux, combien d’autres ? La question n’est pas rhétorique, elle est arithmétique : chaque plateau, chaque éditorial, chaque opinion devient un dossier en puissance, et chaque dossier, une cellule.
Car telle est, au fond, la finalité de la manœuvre : que les journalistes, lassés des geôles, finissent par céder l’arène — le micro, la plume et la caméra — à ces « patriotes » autoproclamés dont le seul talent est d’entonner, en boucle, le narratif d’un pays « en crise » et « en transition » militaire ad vitam æternam. Une presse réduite à la chorale, un débat réduit au refrain, et une nation sommée d’applaudir le récit de sa propre paralysie. Voilà le pays rêvé de certains : silencieux, unanime, et persuadé que ce silence est du patriotisme.
Au Mali, aujourd’hui, le journaliste écrit, le juge signe, la prison enferme. Il manque un personnage à ce théâtre : le citoyen. Il n’a pas encore dit son dernier mot — et c’est, précisément, ce que l’on s’emploie si fébrilement à lui interdire. Mais qu’on se le tienne pour dit : tant qu’il restera une plume pour préférer la vérité au refrain, l’arène ne sera pas cédée.
Par Mamadou Ismaila KONATÉ, Avocat à la Cour, barreaux du Mali et de Paris · Arbitre international
Ancien Garde des Sceaux, ministre de la Justice de la République du Mali
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