Jean Philippe BELEDE, figure du journalisme tchadien, se distingue par son engagement en faveur des droits humains et son activisme panafricaniste. Il est l’auteur de l’œuvre novatrice « Regards croisés panafricanistes sur le Tchad« , un roman qui constitue une analyse politique concise de 134 pages, structurée en cinq chapitres distincts, et dans laquelle nous nous immergeons
- Afriki24.com : Jean Philippe, comment l’identité du Tchad, en tant que berceau de l’humanité et terre de civilisations millénaires, impacte-t-elle la capacité de résilience de sa population face aux crises contemporaines ?
Jean Philippe : Le Tchad, creuset d’empires séculaires et point de convergence civilisationnel, incarne une Afrique en profonde transformation. Affranchi des influences extérieures, ce pivot sahélien reflète les ambitions d’un continent. Cet ouvrage dépasse l’analyse géopolitique tchadienne ; il révèle une Afrique qui se réinvente, questionne son histoire, conteste son présent et bâtit son futur avec résolution. Du Sahel aux rives du Lac Tchad, une conscience panafricaine émerge. Elle rejette l’héritage postcolonial, dénonce les immixtions étrangères et revendique la souveraineté.
L’élimination de responsables sécuritaires tchadiens, la remise en cause d’accords militaires et la formation d’alliances nouvelles témoignent d’une ère nouvelle. Non pas de résignation, mais d’affirmation, où les Africains, unis par un passé commun et un futur partagé, exigent leur rôle sur la scène internationale. Nous présentons ici un appel à l’action, une invitation à la réflexion collective. Il s’agit d’une exploration sans concession des enjeux et des perspectives du Tchad et, plus largement, du continent. L’avenir africain dépend de sa capacité à s’examiner, à s’organiser et à construire, ensemble, un avenir libéré. L’éveil du Tchad est celui d’une Afrique déterminée.
En raison de la découverte en 2001 dans le désert du Djourab de Toumaï, plus ancien hominidé connu, le Tchad est considéré comme berceau de l’humanité. Cette particularité a probablement forgé la capacité des Tchadiens à se construire et à vivre de manière presque normale, dans un environnement difficile.

2. Afriki24.com Jean Philippe, le Poids de l’Histoire : L’ouvrage met en évidence l’origine coloniale française du pays. Quel est l’impact actuel de cet héritage sur les dynamiques de pouvoir contemporaines ?
Jean Philippe : Le Tchad contemporain résulte du découpage territorial opéré par les puissances coloniales européennes, notamment la France, l’Angleterre et l’Allemagne, durant les années 1880. Néanmoins, cet espace géographique recèle une histoire pluriséculaire, marquée par la découverte de Sahelanthropus tchadensis (Toumaï) et l’essor des royaumes du Kanem-Bornou, du Baguirmi et du Ouaddaï.
Devenu protectorat français en 1900 puis colonie intégrée à l’AEF en 1920, le Tchad s’illustre en 1940 par son ralliement à la France libre, sous l’égide de Félix Éboué. Dès lors, il constitue une base arrière essentielle pour les opérations militaires menées en Libye entre 1941 et 1943. Accédant à l’autonomie en 1958, le Tchad proclame son indépendance en 1960, entamant une succession de régimes politiques, de Tombalbaye au Maréchal Idriss Déby Itno.
Les dynamiques centrifuges, déviant des trajectoires initiales, induisent des transformations structurelles, particulièrement lorsqu’elles émanent d’acteurs étatiques étrangers, dont les motivations s’alignent sur leurs seuls intérêts.
3. Afriki24.com : Le décès inopiné d’Idriss Déby Itno en avril 2020 est perçu comme un tournant vers une transition instable. En quoi cet événement spécifique a-t-il mis en évidence les tensions sous-jacentes au sein du pays ?
Jean Philippe : Le Maréchal Idriss Déby Itno, Président du Tchad durant plus de trente ans, décède le 20 avril 2021, confronté au Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT). Un Conseil militaire de transition (CMT), dirigé par le général Mahamat Idriss Déby, son fils, prend alors le pouvoir, anticipant un retour à l’ordre constitutionnel via les élections présidentielles du 6 mai 2024. Ce décès inopiné d’Idriss Déby Itno instaure une vacance du pouvoir immédiatement remplie par le CMT sous l’égide de Mahamat Idriss Déby, général de 37 ans, accédant à la présidence. Le CMT annonce une transition démocratique accueillie avec circonspection par la population tchadienne, le Conseil Militaire de Transition a donc promis une transition vers la démocratie, mais la population a vu des engagements antérieurs non respectés. Néanmoins, cette transition politique au Tchad se heurte à des défis importants, potentiellement déstabilisateurs. Sur le plan sécuritaire, la présence de groupes armés au nord du pays et des tensions ethniques latentes suscitent une préoccupation notable, notamment avec Boko Haram et les rebelles du FACT.
4. Afriki24.com : Influence française : bien que significative, elle apparaît complexe. La France conserve-t-elle son rôle historique de « bastion » ou observe-t-on un déclin de son influence passée ?
La relation franco-tchadienne, historiquement marquée par une influence prépondérante de la France, se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins, confrontée à une redéfinition des équilibres régionaux et à l’émergence de nouvelles ambitions. La transition politique en cours au Tchad, caractérisée par des accords controversés et des alliances inédites, s’inscrit dans ce contexte de recomposition géopolitique. Les dynamiques complexes entre acteurs politiques et militaires tchadiens, puissances régionales et intérêts stratégiques internationaux convergent, donnant lieu à des enjeux à la fois nationaux et continentaux.
Les premières phases de cette transition ont été émaillées de manifestations populaires, d’arrestations et d’actes de violence, révélant ainsi les tensions sous-jacentes entre les forces politiques et l’institution militaire. Les partis d’opposition et les organisations de la société civile ont exprimé leur désapprobation face à la prise de pouvoir par le Conseil Militaire de Transition (CMT), l’accusant de chercher à consolider l’hégémonie du Mouvement Patriotique du Salut (MPS), parti dominant la scène politique tchadienne depuis plus de trois décennies.
La position de la France vis-à-vis de la transition politique au Tchad se révèle ambivalente. Si, d’une part, elle affiche officiellement son soutien à une transition pacifique et démocratique, allant jusqu’à proposer son assistance pour l’organisation d’élections libres et transparentes, d’autre part, elle maintient des liens privilégiés avec les élites tchadiennes et a apporté son soutien au Conseil Militaire de Transition ayant pris le pouvoir à la suite du décès d’Idriss Déby Itno. Cette dualité suscite des interrogations quant à la sincérité de l’engagement français envers la transition démocratique au Tchad, certains observateurs affirment que la France pourrait chercher à préserver son influence et ses intérêts dans le pays. Les critiques dénoncent une forme d’ingérence et un soutien implicite à des régimes autoritaires, fragilisant ainsi la crédibilité de la politique africaine de la France. Cette influence se manifeste notamment à travers la présence de conseillers militaires français au Tchad, contribuant à la formation des forces de sécurité tchadiennes, ainsi que par les accords de coopération militaire et économique liant les deux nations, consolidant ainsi leurs relations bilatérales.
L’influence française au Tchad, enracinée depuis les années 1920, se manifeste de manière significative. Pendant plus d’un siècle, par le biais de divers mécanismes, notamment le système éducatif, la France a marqué le Tchad et ses autres anciennes colonies africaines. Les événements mondiaux actuels affectent tous les pays, qu’ils soient centraux ou périphériques. Les forces vives des pays voisins luttent pour s’émanciper de la tutelle et de l’exploitation des pays centraux, tandis que ces derniers s’efforcent de maintenir leur domination. Un bras de fer est en cours, susceptible de modifier les rapports de force.

5. Afriki24.com : Accords Transitionnels : Vous faites référence à des « accords polémiques »(deals) et des « alliances surprenantes » durant la transition. Pourriez-vous expliciter la teneur de ces compromissions ?
Jean Philippe : la transition sera marquée par l’arrivée d’un nouvel acteur qui, quelques mois auparavant, était sous mandat d’arrêt international et se trouvait en exil à l’étranger : Succès MASRA. Il a été désigné, lundi 1er janvier 2024, Premier ministre du Tchad par le président de transition, Mahamat Idriss Déby. Il remplace Saleh Kebzabo, opposant historique à l’ancien président Idriss Déby Itno, mort en avril 2021 après plus de 30 ans au pouvoir.
À la tête du parti Les Transformateurs, Succès Masra s’était fait connaître comme l’un des principaux détracteurs du régime militaire dirigé par le fils d’Idriss Déby Itno. Une opposition frontale qui l’a contraint à l’exil, au lendemain de la répression sanglante des manifestations du 20 octobre 2022. Rentré au Tchad en novembre 2023, il s’était finalement rangé derrière le gouvernement en appelant à se prononcer en faveur du « oui » lors du référendum constitutionnel du 17 décembre 2023. L’adoption du texte considéré comme une étape clé vers le retour au pouvoir des civils au terme d’une élection promise par le pouvoir en place. Succès Masra a pu revenir au Tchad le 3 novembre 2023 après avoir signé un « accord de réconciliation » avec le pouvoir du président de transition.
Un pacte dénoncé comme un « accord de dupes » par le reste de l’opposition, puisqu’il prévoyait notamment une « amnistie générale » des responsables des meurtres de manifestants le 20 octobre 2022. Des milliers de personnes, de jeunes hommes pour la plupart, étaient, ce jour-là, descendues dans les rues de la capitale, N’Djaména, et de plusieurs villes de province pour protester contre la prolongation de la transition militaire commencée au lendemain de la mort du président Idriss Déby Itno. Cinquante manifestants sont tués selon le pouvoir ; plus de 300 selon l’opposition, des ONG nationales et internationales et un rapport d’experts mandatés par les Nations unies. Considéré par le pouvoir comme le premier responsable du soulèvement d’octobre 2022, Succès Masra a séjourné durant plus d’un an aux États-Unis, en Europe et dans plusieurs pays africains où il n’a cessé de plaider sa cause.
Mais l’accord passé entre N’Djaména et le patron des Transformateurs avait permis la levée du mandat d’arrêt international émis le 8 juin 2024 contre lui par la justice. Il était donc rentré au Tchad, suite aux négociations dans lesquelles sont impliqués la France, les États-Unis et la République démocratique du Congo (RDC).
6. Afriki24.com : L’Influence Régionale : Outre les frontières tchadiennes, vous évoquez une « dynamique complexe » entre acteurs régionaux. Quels États limitrophes exercent une influence prépondérante durant cette transition politique ?
Jean Philippe : Entre puissances régionales mais sous influences extérieures, il faut préciser pour que les choses soient bien comprises par tout le monde. Le Tchad, positionné au carrefour d’influences régionales et externes, requiert une analyse précise de son environnement. Les pays limitrophes, notamment le Soudan, la Libye, le Cameroun, le Nigeria et le Niger, exercent une influence significative sur la dynamique régionale et le processus transitionnel tchadien. Ces États, de par leur proximité géographique, leurs relations historiques, leurs intérêts économiques et leurs enjeux sécuritaires, conditionnent la situation intérieure du pays.

7. Afriki24.com : L’ouvrage intitulé « Prisme Panafricaniste » évoque des « regards panafricanistes ». De quelle manière cette idéologie offre-t-elle une relecture de la crise tchadienne, dépassant l’analyse centrée sur la seule politique intérieure ?
Jean Philippe : Le prisme panafricaniste transcende la simple dimension géographique pour s’ancrer dans une perspective politique et une adhésion idéologique. Appliquée au contexte tchadien, cette approche ne considère pas la configuration actuelle du pays comme un aboutissement, mais plutôt comme une étape transitoire vers un horizon redéfini. Cet horizon est celui esquissé par les figures visionnaires et engagées qui ont présidé à la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) dès les années 1960, incarnées notamment par le président Kwamé Nkrumah, dont l’héritage continue de nous inspirer. Le Tchad représente pour nous la patrie immédiate, tandis que l’Afrique se profile comme le devenir continental.
Notre démarche d’auteurs est guidée par une conviction profonde : l’Afrique est sur le point d’accéder à sa pleine autonomie. L’ouvrage intitulé « Regards croisés panafricanistes sur le Tchad » dépasse le cadre d’une simple étude académique ; il se présente comme un plaidoyer, une affirmation catégorique en faveur de la souveraineté africaine et de la concrétisation de l’idéal panafricain. Le Tchad, souvent perçu à travers le prisme de ses instabilités sécuritaires et de ses problématiques internes, est ici réévalué à la lumière d’une perspective panafricaniste, qui souligne l’interdépendance des trajectoires africaines et l’impérieuse nécessité d’une libération collective.
Notre analyse s’attache à déconstruire les narratifs prédominants, à questionner les rapports de force hérités de la période coloniale et à mettre en évidence les aspirations profondes des populations africaines à exercer pleinement leur droit à l’autodétermination.
8. Afriki24.com : Dans un contexte de mondialisation accrue, l’autonomie africaine se trouve interrogée. Le Tchad constitue-t-il actuellement un terrain d’expérimentation pour des interventions extérieures contestables ?
Jean Philippe : Bien évidemment, le Tchad se révèle être un terrain d’expérimentation privilégié, témoignant à la fois des interventions extérieures et des mutations structurelles qui redéfinissent actuellement le paysage africain. Une observation attentive des dynamiques à l’œuvre sur les plateformes numériques, notamment les discussions relatives à un potentiel réalignement stratégique du Tchad avec les nations constituant l’Alliance des États du Sahel (AES), offre un aperçu significatif de cette complexité.
Les enjeux cruciaux abordés dans cette analyse, allant de la souveraineté en matière de sécurité à la reconfiguration des alliances internationales, en passant par l’influence des acteurs régionaux et globaux, transcendent le cas spécifique du Tchad pour refléter les préoccupations fondamentales qui animent l’ensemble du continent africain. La détermination du Tchad à s’affranchir des accords militaires hérités du passé, l’impératif pour les pays de la sous-région de promouvoir un leadership africain authentique, et la capacité de l’Afrique à exploiter les opportunités découlant des nouvelles configurations géopolitiques, constituent autant de thématiques qui exigent une approche proactive et engagée.
Cet ouvrage se veut un appel à la mobilisation pour tous ceux qui aspirent à une Afrique forte, unie et pleinement responsable de son avenir. Il s’adresse aux décideurs politiques, aux chercheurs universitaires, aux acteurs de la société civile et à tous les citoyens conscients de la nécessité d’une action concertée pour édifier une Afrique prospère et rayonnante. Notre engagement est clair : favoriser l’avènement d’une Afrique véritablement indépendante, où chaque nation et chaque communauté contribuent à l’édification d’un destin commun.
Nous souhaitons que cette analyse croisée suscite une nouvelle génération de leaders panafricanistes, prêts à relever les défis contemporains avec courage et détermination, afin de bâtir une Afrique maîtresse de son destin et actrice de premier plan sur la scène internationale. Il est impératif de transcender les discours convenus et d’embrasser une vision audacieuse pour l’avenir du continent.
9. Afriki24.com : Quels défis majeurs le Tchad et l’Afrique devront-ils affronter à brève échéance ?
Jean Philippe : Notre analyse prospective de l’évolution des nations africaines met en évidence deux impératifs majeurs:
- Premièrement, l’établissement d’une souveraineté effective, dépassant le cadre des indépendances formelles proclamées dans les années 1960, apparaît comme un fondement essentiel.
- Deuxièmement, la consolidation de l’unité continentale représente une voie stratégique pour générer de nouvelles opportunités sur les plans politique et économique, favorisant ainsi un développement endogène et durable.
La réalisation de ces deux objectifs interdépendants est cruciale pour l’émergence d’un avenir prospère et autonome pour l’Afrique.
10. Afriki24.com : En condensant les aspirations d’unité africaine à la lumière du contexte tchadien, quelle synthèse optimiste se dégagerait ?
Jean Philippe : L’évolution potentielle du paysage politique tchadien, tant sur le plan structurel que substantiel, est susceptible d’engendrer des répercussions favorables à l’échelle de l’Afrique subsaharienne. Bien que ne prétendant pas incarner la conscience du continent, le Tchad pourrait jouer un rôle déterminant dans la consolidation de l’autonomie africaine.
L’impératif d’une union africaine se manifeste avec force. L’Alliance des États du Sahel a déjà initié des démarches significatives dans cette direction. Dès lors, on peut légitimement s’interroger sur les raisons qui motivent l’attentisme d’autres nations, à l’instar du Soudan, du Bénin, du Cameroun, de la République centrafricaine et de la Libye.
Jean Philippe, merci de nous avoir accordé cet entretien.
C’est à moi de vous dire merci.
